Collaboration et développement durable

Vers une transition sociétale


Préambule

Cet article est une production collective réalisée dans le cadre de la formation Animacoop 2012, dédiée aux porteurs de projets collaboratifs. Il est le fruit de l’état actuel de nos réflexions et appelle à être enrichi dans le temps.

L’objectif de cet article est de mieux comprendre comment les pratiques collaboratives favorisent un développement durable des territoires. Depuis quelques années, des projets collaboratifs de territoires se développent ; la compréhension des dynamiques à l’œuvre, leur diffusion et leur appropriation par d’autres territoires sont les clés qui permettent aujourd’hui de passer à l’échelle à travers une multiplication de ces projets de transition.

Rédacteurs :
Amandine, Jessica, Nathalie, François, Gwendal, Yann.

Introduction

Le climat, l’énergie, la finance et le politique, mais aussi l’identité et le lien social sont autant d’enjeux auxquels notre société est aujourd’hui confrontée. Le capitalisme financier, fragilise d’autant plus les territoires qui doivent envisager des solutions viables.
Le développement durable, davantage axé sur l’Homme et son environnement que sur la recherche de profit à court terme, est une voie expérimentée sur des territoires de plus en plus nombreux.
Cette voie a progressivement mené les acteurs à se rapprocher de la notion de « transition ». Au-delà du mouvement initié par la ville de Totnes en Grande-Bretagne en 2006, la « transition » implique le passage à une société post-carbone dont le citoyen est le moteur. Nous traiterons donc ici le sujet en posant le développement durable comme pratiques de territoires « en transition », au sens le plus large possible du terme.
En effet, la notion  de développement durable, définie comme « un développement qui répond au besoin du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins »(1) est aujourd’hui prônée par les institutions publiques et relayée par les médias. Elle est cependant parfois utilisée de façon abusive et régulièrement à des fins mercantiles (greenwashing).
Et quand bien même des initiatives s’inscrivent véritablement dans une optique de développement durable, elles ne touchent généralement qu’une poignée d’habitants autour de projets isolés (habitats partagés, nourriture biologique). Alors comment faire pour que les citoyens s’approprient ces projets et s’impliquent dans le développement durable de leur territoire ? 

A l’heure du numérique et d’Internet, l'utilisation massive des outils du Web 2.0 à l'échelle de la planète bouleverse nos façons de voir et d’agir sur le monde. L’abondance d’information et de mobilisation humaine via les réseaux sociaux notamment a permis depuis quelques années de passer d’un modèle centré sur la planification à la collaboration entre milliers de personnes (J.M Cornu).
Après avoir été initiées puis confirmées dans le domaine du numérique (encyclopédie Wikipédia, cartes libres, données ouvertes), les pratiques novatrices de la collaboration ouverte s’élargissent aujourd’hui pour offrir de nouvelles opportunités et préfigurent de nouvelles manières d’appréhender le territoire en valorisant ses ressources (innovations sociales ascendantes, consommation collaborative, etc.). Ces projets sont porteurs d’un mieux vivre ensemble et encouragent l’innovation sociale et l'intelligence collective.
Si des jonctions existent entre le durable et les pratiques collaboratives - notamment à travers le concept de « transition » - force est de constater que le monde du développement durable reste encore aujourd'hui relativement cantonné à des démarches d’information et de sensibilisation parfois consultatives. Il commence tout récemment à s’approprier les outils de la coopération et les cultures de la collaboration ouverte popularisée par le logiciel libre.

Alors comment associer démarches collaboratives et développement durable des territoires ?  Comment faire pour que ce type de projets collaboratifs d’innovation sociale, respectueux de l’Homme et de son environnement puissent être multipliés et généralisés pour répondre aux enjeux de société du XXIème siècle ? C'est à cette question que nous tenterons de répondre dans cet article.

1 La collaboration, des pratiques qui interpellent le développement durable

Les valeurs portées par la notion de développement durable sont proches de celles de la collaboration ouverte, issue du monde du numérique. La transparence, le partage, l’innovation ascendante sont aussi des objectifs affichés par les acteurs du développement durable ; mais ces concepts sont récents et encore méconnus, ce qui rend leur application encore limitée.

1.1 Aux origines de la collaboration ouverte

L’abondance, un terrain propice à la collaboration
De la même manière que l’imprimerie a révolutionné l’occident du XVIème siècle et préfiguré le mouvement intellectuel des Lumières, le passage vers une société d’information a bouleversé nos manières de vivre et d’appréhender le monde.
Cette société de l'information a ouvert une nouvelle approche de l'économie. Les données informatiques seront sécurisées dans un coffre-fort ignifuge data. En effet, l'information est un bien immatériel facilement transmissible et duplicable ; elle tire sa valeur non pas de la propriété, contrairement aux bien détruits par consommation, mais de la multiplication des échanges : plus elle sera lue, plus elle aura de la valeur et plus elle sera accessible à d’autres. La notion de propriété ne disparaît pas pour autant mais son importance devient relative ; puisque dans un environnement où l'information est abondante, détenir une information ne prive pas les autres d’en disposer également. Tout le monde peut facilement trouver l'information qu'il recherche.
Aujourd’hui, trouver une réponse à une question dont d’autres connaissent la solution est chose facile grâce à la multitude de forums sur Internet, sur presque tous les sujets (informatique, cuisine, bricolage, éducation, etc.). De même, l’ouverture progressive des données publiques créer une abondance de données grâce auxquelles on peut aujourd’hui développer des applications utiles à la vie de tous les jours (horaires et réseaux de transport, horaires d’ouverture des piscines, localisation des nids-de-poule, etc.).

Quel point commun entre tous ces exemples ? La collaboration ouverte. Elle peut être définie comme « l'acte de travailler ensemble pour atteindre un objectif [commun](2) ». L’abondance d’information, l’augmentation exponentielle de la connaissance modifient donc notre rapport aux choses et aux autres ; les individus travaillent désormais dans un esprit d'intérêt général.
Comme le résume parfaitement Jérémy Rifkin : « l'intérêt personnel est subsumé par l'intérêt commun. La propriété intellectuelle de l'information est éclipsée par un nouvel accent sur l'ouverture et la confiance collective. Si l'on préfère aujourd'hui la transparence au secret, c'est pour une raison simple : quand on accroît la valeur du réseau, on ne s'appauvrit pas personnellement ; on enrichit tout le monde, car les acquis de tous sont des nœuds égaux dans l'effort commun(3) ».
L’abondance d’information bouleverse nos façons de faire, favorise le partage et l’intelligence collective, qui sont l’essence même de la collaboration. Mais ce changement de paradigme comporte aussi des risques : les sites tels que Google ou Facebook proposent des contenus en accès libre et gratuit, mais se rémunèrent en retour sur les données des utilisateurs, ce qui pose la question de la propriété des données et de l’atteinte à la vie privée. Le mouvement d’ouverture des données (open data) opéré dans un cadre juridique stricte constitue une solution intéressante ; il permet en effet d’associer abondance d’information, intelligence collective et respect des données personnelles.

Le monde du Libre, berceau des pratiques collaboratives ouvertes
La traduction la plus répandue et la plus aboutie des valeurs de la collaboration est celle des logiciels libres. Le logiciel libre est un «logiciel dont l’utilisation, l’étude, la modification et la duplication en vue de sa diffusion sont permises (techniquement et légalement)(4)». Ceci grâce aux quatre libertés (de 0 à 3) des logiciels libres telles que définies par Richard Stallman, l’initiateur du mouvement du logiciel libre : « 0) La liberté d’exécuter le programme pour  tous les usages, 1) La liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins, 2) La liberté de redistribuer des copies du programme et 3) La liberté d’améliorer le code et de le redistribuer à la communauté(5)».
Le logiciel libre, et particulièrement la troisième liberté s’inscrit véritablement dans ces valeurs de la collaboration : transparence, partage, intérêt collectif. Progressivement, une communauté « hétérogène (bénévoles, entreprises ou contractuels) aux motivations multiples (travail, réputation, plaisir, approfondissement de connaissances) (6)» s’est développée autour des logiciels libres. Elle s’est encore élargie pour former aujourd’hui ce que l’on nomme, le « monde du Libre ».
D’après Than Nghiem, est désigné par Libre « non seulement [le] logiciel libre, mais aussi certaines formes de diffusion libre de la connaissance : partage de meilleures pratiques, échanges entre chercheurs et utilisateurs sur des sujets d'intérêt général...(7) ».

Prenons l'exemple commun de la tarte aux fraises pour l’illustrer :
Imaginons un monde où l'on ne peut trouver que des tartes aux fraises toute faite au supermarché. Personne ne connait la recette et il nous est impossible de se procurer individuellement des ingrédients tels que la farine, le beurre ou encore des œufs. Seuls les industriels possèdent ces clés. Nous nous situons dans un univers identique à celui des logiciels non libres ou du médical.
Maintenant, regardons notre monde actuel de la tarte aux fraises. Notre environnement met à notre disposition la recette mais aussi la liste des ingrédients, permettant à toute personne qui le souhaite de cuisiner sa propre tarte aux fraises. Nous pouvons adapter la recette à nos besoins (plus ou moins sucrée, plus ou moins grande) et donner la recette à quelqu'un d'autre. Nous sommes libres d'utiliser, de copier et de réadapter la recette de la tarte aux fraises. Cet univers est celui du Libre.
On le voit avec cet exemple, le monde du « Libre » privilégie l'intérêt commun à l'intérêt personnel. Basé sur la transparence et le partage, les savoirs et savoir-faire circulent librement favorisant la collaboration entre les individus et permettant l'émergence d'une intelligence collective.
Finalement, le phénomène d’abondance lié aux nouvelles technologies de l’information a non seulement favorisé des innovations techniques, mais a aussi permis d’envisager de nouvelles façons de faire à travers la collaboration. Les logiciels libres - exemple emblématique de pratiques collaboratives - ont prouvé leur efficience : ils concurrencent désormais les logiciels « privatifs » ; l’encyclopédie collaborative Wikipédia est devenue en quelques années une référence plus précise et utilisée que les autres encyclopédies classiques.

Initiée par le monde du Libre, la collaboration ouverte porte des valeurs que l’on retrouve dans les objectifs du développement durable. Ces nouvelles façons de faire ouvrent ainsi de nouvelles opportunités : la collaboration qui a permis l’émergence de logiciels libre peut-elle aussi nous permettre de construire des territoires durables et solidaires ?

1.2 Le développement durable : des valeurs communes au Libre

Implication, partage, transparence : des valeurs communes
L’implication de tous autour d’un objectif commun que l’on retrouve dans les communautés du Libre peuvent être rapprochées des notions de participation citoyenne et de gouvernance horizontale. Aux côtés des aspects économiques, sociaux et environnementaux, la gouvernance est un outil important qui permet de faire participer les citoyens, de les impliquer dans la réalisation de projets.
Tout comme pour la collaboration qui induit un fonctionnement en réseau, où chacun peut apporter ses idées, la participation citoyenne cherche à développer l’intelligence collective. Dans ce sens, la collaboration permet de répondre à l'objectif qui vise à penser et mettre en œuvre le développement durable avec les citoyens du territoire.
De même, la libre circulation des idées prônée par le Libre rejoint les objectifs de transparence et d'amélioration continue  du développement durable. La libre circulation des idées favorise en effet l'innovation ascendante mais aussi l'évaluation en continue des pratiques par les membres du réseau. Les idées circulant librement, le réseau évolue dans un univers transparent. Tout est lisible, accessible, retraçable. En ce sens, collaboration et développement se rejoignent une fois de plus dans leurs objectifs.

D'une logique verticale vers une gouvernance horizontale : l’exemple des Agenda 21 de demain
Une dizaine d'année après le Sommet de la Terre de Rio, les collectivités françaises ont commencé à mettre en application les Agendas 21 ; faisant de cet outil une traduction politique de leur volonté d'intégrer le développement durable dans les politiques publiques. « On compte aujourd’hui en France plus de 570 agendas 21 locaux engagés, et ce à toutes les échelles territoriales : régionale, départementale, intercommunale, communale.(8)»
A travers la participation et la prise de décision collective (démocratie participative, conseils consultatifs de quartier...), les instances publiques engagées dans des Agenda 21 ont expérimenté différents modèles permettant une ébauche de nouvelle gouvernance Mais après une dizaine année d'application, nous pouvons d'ores et déjà en voir les limites : les collectivités sont en effet souvent confrontées à un manque de compétences techniques pour dépasser le simple niveau de « consultation», pour rejoindre les acteurs les plus éloignés de la parole publique, puis pour pérenniser la dynamique participative.
Il semble donc nécessaire d'aller plus loin afin de faire progresser cette notion de gouvernance durable. En mars 2011, une étude prospective « Agendas 21 de demain » animée par  le Ministère du développement durable, les associations 4D et ETD et l’appui de Strategic Design Scenarios, pose alors de nouvelles bases afin d'imaginer une gouvernance durable, indispensable à la transformation des territoires : passer d'un modèle toujours ascendant à la création d'un véritable écosystème territorial avec la mise en place de « task-force » multi-acteurs (habitants, entreprises, administrations) fonctionnant de façon coopérative et horizontale. Ainsi, « ''les niveaux supérieurs'' ne [retireraient plus] leur légitimité d’une quelconque autorité hiérarchique, exercée par l’édiction de normes générales ou d’objectifs de résultat, mais de leur aptitude à animer un travail en réseau où sont impliquées différentes échelles de pouvoirs publics »(9).
L’empreinte écologique : une limite épineuse ?
Le développement durable vise à préserver la biodiversité et lutter contre le changement climatique. La collaboration, par la mise en commun des idées et des moyens, favorise le réemploi, le partage des ressources, la lutte contre le gaspillage. La consommation collaborative ou les Fablabs contribuent ainsi à réduire l'empreinte écologique de nos comportements. Mais tous ces exemples ont un point commun : le lien au numérique.
Or, « un ordinateur peut représenter jusqu'à 1 tonne de pétrole d'énergie induite pour le fabriquer, et il comprend des matériaux non renouvelables (cadmimum, plomb, beauxite...) »(10) . La dette écologique de l’informatique est de plus en plus importante  et croît de façon exponentielle ; qu’il s’agisse de consommation énergétique, de déchets  électroniques, d’émission de carbone et d’ondes électro-magnétiques ou d’espaces toujours plus vastes pour abriter les serveurs.
N'y aurait-il pas une contradiction entre l'utilisation d'outils collaboratifs liés aux NTIC et la poursuite d'objectifs de développement durable ?
Bien que la Fondation Angenius y pense, nous ne sommes pas aujourd'hui en mesure de calculer l'emprunte écologique de la "noosphère" (sphère du virtuel et de la connaissance, TIC).
En revanche, nous savons que le Libre permet « un usage raisonné et durable » de la noosphère. Le logiciel libre  GNU/Linux consomme beaucoup moins d’énergie et nécessite un ordinateur bien  moins puissant que Windows Vista pour effectuer les mêmes tâches (ratio  nombre de transactions / Watt). De plus, dans le Libre, l'utilisateur peut réparer lui-même son logiciel sans faire appel à un réparateur payant : les solutions sont disponibles gratuitement sur les forums via internet. Les ordinateurs usagés, reconfigurés dans le cadre d'une « install partie » (par exemple sont mis à la disposition des utilisateurs dans les Espace Publics Numériques. Des signes encourageants, mais qui ne doivent pas occulter à long terme l’impact écologique de la généralisation des NTIC à l’échelle planétaire.

1.3 Des concepts nouveaux et en développement

Si le monde du Libre et du durable possèdent des objectifs similaires, ce dernier est encore souvent éloigné du modèle collaboratif. Le monde du Libre, qui date d’une vingtaine d'année environ, voit ses modes de fonctionnement collaboratif s’étendre progressivement au reste de la société. Des réflexions sur ce thème de la collaboration et du développement durable sont en cours, mais nous manquons encore de recul.
Par ailleurs, les valeurs promues par la collaboration (le partage et la transparence) se heurtent souvent à la méfiance car elles sont aux antipodes de celles portées par notre société actuelle. La réussite individuelle, la propriété, la concurrence et l'interdiction de copier sont en effet bien plus ancrés dans nos façons de faire. Basée sur la consommation et la croissance sans limite, notre société vise avant tout les résultats à court terme. Standardisation de la production, économies d’échelles et obsolescence programmée sont encore et toujours de mise.
Aujourd’hui nous vivons dans une société individualiste, marquée par le repli sur soi, la compétition, qui vont à l’encontre des valeurs de la collaboration. L’exemple de l’urbanisme péri-urbain est à ce titre éclairant : la juxtaposition de maisons individuelles dans un espace marqué par la propriété privée, sans espace public, ne permet pas aux gens de se rencontrer, d’échanger. Il ne peut y avoir de vivre ensemble, de sentiment d’appartenance au territoire dans ce type d’espaces privatifs et individualistes. L’environnement urbain, reflet des valeurs de notre société, conditionne nos manières de vivre.
Mais ce rapport au monde n’est pas figé, il est simplement le reflet d’une vision à un moment de l’Histoire ; Jérémy Rifkin l’illustre très bien à travers la notion de propriété : « Nos idées sur la propriété sont si indissociables des notions traditionnelles de possession et d'exclusion qu'on a du mal à imaginer qu'il existait un droit de propriété plus ancien dont les gens ont joui pendant des siècles : le droit d'accéder à une propriété détenue en commun - par exemple celui de naviguer sur un fleuve, de fourrager dans une forêt locale, de marcher sur un sentier de campagne, de pêcher dans un cours d'eau voisin et de se réunir sur la place publique. Cette idée plus ancienne de la propriété comme droit d'accès et d'inclusion a été progressivement marginalisée à l'époque moderne, où les relations de marché ont dominé la vie et où la propriété privée a été définie comme « la mesure de l'homme »»(11).
A l’inverse, le monde du Libre invite au partage de l'information, à la réutilisation des idées des autres et à la réflexion collective. Centré sur le processus de création, le Libre pousse à imaginer toutes les solutions possibles à un problème avant d'en choisir une. L'usage d'un bien matériel ou immatériel prédomine sur la propriété.

Ce nouvel univers favorise l'innovation ascendante au nom d'un mieux vivre ensemble, l'invention collective de solutions locales, le développement de solidarités dans une société de plus en plus individualiste. En ce sens, les pratiques collaboratives peuvent intéresser les territoires en transition, à la recherche d'un développement plus respectueux de l'Homme et de son environnement.

2 Développer durablement nos territoires par la collaboration : comment faire ?

Les valeurs issues de la collaboration ouverte constituent une manière innovante d’envisager un développement durable des territoires. Mais alors, comment initier ces pratiques sur les territoires ?

2.1 L'appartenance au territoire, un préalable indispensable

Un territoire est un espace géographique délimité. Il peut être décrit à partir de plusieurs  indicateurs : la démographie, l'histoire, la géographie, l'économie, la  sociologie. Source d'identité, le territoire est une représentation culturelle, sociale et ethnique essentielle dans la vie d'un Homme ; il nous donne des racines et permet de nous construire, de se créer un rapport aux autres et au monde.
Le développement durable, qui englobe les trois aspects économique, social et environnemental, est une notion qui ne peut être envisagée sans territoire. Si des démarches individuelles ou collectives s’inscrivent dans une optique de développement durable, elles ne prennent sens que dans leur rapport au territoire. L’objectif est bien que chacun (citoyens, société civile, institutions) agisse à son niveau pour créer de la richesse - au sens large - sur un territoire.

S’impliquer collectivement pour créer un vivre ensemble
Car si les démarches de développement durable sont intimement liées au territoire, c’est bien la population - du moins quelques individus ou groupes d’individus - qui les initie. Cette implication prend racine dans l'attachement de ces personnes à leur territoire, à leur volonté de le développer tout en respectant des valeurs sociales et environnementales afin de le préserver pour les générations futures.
La notion de « bien commun » définie par Alain Ambrosi(12) prend ici tout son sens : 
« On parle de « bien commun » chaque fois qu'une communauté de personnes  est animée par le même désir de prendre en charge une ressource dont  elle hérite ou qu'elle crée et qu'elle s'auto-organise de manière démocratique, conviviale et responsable pour en assurer l'accès, l'usage et la pérennité dans l'intérêt général et le souci du « bien vivre »  ensemble et du bien vivre des générations à venir ».
Un bien commun, ce n'est donc pas simplement ce qui appartient à tout le monde mais ce dont tout un chacun peut en faire usage. Un bien commun s'attache à une ressource, naturelle (l'eau) ou non (l'éducation) ; à la communauté en action autour de cette ressource et à la gouvernance que celle-ci se donne : pour qu'un bien soit l'usage de tous, il doit être géré de manière démocratique et participative, sans entrave physique, économique, juridique ou encore culturelle. Ces trois éléments (ressource, communauté et gouvernance) sont indissociables lorsque l'on parle de bien commun. Dans ces conditions, chaque individu peut devenir usager et artisan de la ressource.
Au-delà de l’appartenance au territoire et l’implication de la population, le bien commun permet d’initier un développement durable du territoire. Cela est d’autant plus vrai lorsque le territoire connaît des difficultés qui menacent sa survie (fort taux de chômage, baisse démographique, etc.). Le village de Saint-Camille illustre parfaitement cette situation.

L’exemple de Saint-Camille
Petite commune rurale québécoise, située dans la région des Cantons-de-l'Est au sud de Montréal, Saint-Camille compte 448 habitants (recensement de 2006). Cet élément démographique est essentiel pour comprendre la singularité et la force de Saint-Camille.
Alors qu'elle ne comptait seulement 90 habitants lors de sa création en 1848, la commune a rapidement multiplié par dix sa population, pour atteindre 1 200 habitants en 1914. L'agriculture constituait alors la principale activité. Mais l'appel des lumières de la ville, l'exode rural, l'agriculture  intensive et d'exportation ont appauvri Saint-Camille, vidant le village de sa jeunesse et de son activité économique.
Mais les natifs de Saint-Camille n'étaient pas prêts à laisser le village mourir sans rien dire. Partis d'une poignée de citoyens, les habitants ont progressivement uni leurs idées et leur énergie autour d'une forte volonté de vivre-ensemble. 
C'est ainsi que les bâtiments historiques du village ont conservé leur vocation communautaire grâce à la création en 1984, par quatre citoyens, d'une corporation privée de capital risque. Grâce à l'union des habitants mais surtout à leurs idées innovantes, le village a réussi à conserver son service de poste, sa caisse populaire, son école primaire et cinq coopératives de solidarité ont vu le jour.
Les habitants de Saint-Camille ont ainsi créé des biens communs au nom du vivre ensemble, liés les uns aux autres par leur appartenance à un même territoire. La volonté des Hommes est donc fondamentale pour initier une démarche de développement durable sur un territoire. Cette énergie prend racine dans la conscience citoyenne, considérant alors leur territoire comme une richesse collective. 

Le changement, l'évolution d'un territoire ne peut donc être décidé que par et pour les habitants, en rapport au lien que ces derniers entretiennent avec leur territoire. Mais la motivation, essentielle au démarrage de toute démarche, est un élément instable et éphémère. Elle peut s’essouffler avec le temps (changement de génération, fin d’un mandat politique). Il est donc nécessaire de soutenir cette démarche, de créer des infrastructures adaptées et stimulantes pour permettre aux citoyens de passer de l'idée à l'action, de créer des biens communs, d'innover au nom d'un vivre-ensemble.

2.2 Les territoires intelligents et communautés apprenantes : de l'idée à l'action

L'intelligence collective, pilier de l'innovation ascendante et de la création de biens communs
L'intelligence collective est à l'œuvre au sein des groupes d'individus qui cherchent ensemble la création et le partage de savoirs et de connaissances. Elle regroupe une communauté autour d'activités d'apprentissages, de retours d'expériences, de perception et de résolution de problème.  
L’intelligence collective est au cœur de notre quotidien, sans même  qu’on le perçoive. Des piliers parmi les plus fondamentaux de notre  société reposent sur ce concept. Pour Pierre Lévy, philosophe et professeur en charge d’une chaire d’intelligence collective à l’université d’Ottawa, « les sociétés contemporaines les plus  avancées reposent sur des institutions dont le principal moteur est précisément l’intelligence collective : la démocratie, le marché, la  science…»(13).
L'intelligence collective ne se concentre donc pas sur un résultat mais sur le processus qui permet au groupe de faire émerger une solution. Elle explicite ce qui est communément résumé par « le tout est supérieur à la somme des parties. » L'innovation est dite ascendante : elle n'est plus le fruit de quelques dirigeants mais de communautés qui se sont inventées leurs codes, valeurs, fonctionnements et idées.
L'intelligence  collective est souvent associée à l'univers numérique. Pourtant, c'est  confondre l'outil avec le processus. En effet, les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) constituent des outils collaboratifs qui facilitent la création collective, l'innovation  sociale. Cependant, ce n’est pas une condition suffisante à la réussite de l’intelligence collective. La dimension sociale est cruciale. Le véritable enjeu pour les utilisateurs est de savoir transformer ces outils en instruments de travail efficaces dont les bienfaits en termes de créativité, de productivité et de motivation peuvent être substantiels.
Ainsi, un wiki (site internet collaboratif dont Wikipédia est l'exemple le plus connu) ne sert à rien sans l'existence d'un groupe qui le fait vivre. Un wiki regroupe en effet une communauté d'utilisateurs qui contribuent par leurs écrits à faire circuler l'information, à donner de nouvelles idées aux usagers et lecteurs, à rendre accessible à tous les raisonnements, savoirs et actions de la communauté. L'outil permet la mise en lien des idées et des personnes. Sans utilisateurs, le wiki n'est qu'un espace vide sur internet et non un outil collaboratif. L'association Outils Réseaux qualifie ainsi l'outil wiki comme le « tableau blanc de l'intelligence collective ».
Les  outils collaboratifs permettent la mise en liens des idées et des personnes, la libre circulation des informations. Ils favorisent ainsi la création collective et l'innovation ascendante.

Un concept : Les territoires intelligents et communautés apprenantes (TICA)
L’intelligence collective prend tout son sens lorsqu’elle est au service de la communauté. Thanh Nghiem parle utilise ainsi la notion de « communauté apprenante » définie comme: « un groupe de personnes qui s’activent sur un territoire et dont l’intelligence infrastructurelle leur permet d’amorcer et d’entretenir une démarche permanente d’apprentissage partagé »(14). Une communauté apprenante fait donc appel à l'intelligence collective, met en œuvre une gouvernance horizontale et est « ouverte » à toute personne pouvant apporter à la communauté.
Des groupes peuvent se former dans des domaines aussi variés que la santé, l'emploi, l'éducation ou les modes de vie durables. Un même territoire peut donc voir émerger plusieurs communautés apprenantes sur des thèmes aussi variés que l'art et la culture (les amacca), la consommation collaborative (outils ménagers, voiture, etc.), la finance (le crowdfounding), l'éducation (wikischool), etc.
Aujourd'hui, de plus en plus de pratiques collaboratives émergent dans les milieux citoyens  et associatifs, mais aussi dans les entreprises et l'univers de la recherche. L'ensemble de ces communautés contribuent au développement durable des territoires en favorisant l'émergence d'innovations sociales adaptées aux enjeux du territoire et durables. Pour favoriser toutes ces pratiques, de nombreuses infrastructures se développent dans la lignée des réseaux du Libre : Labs (medialabs, livinglabs, fablab), les cantines, les tiers-lieux, les openfactory, ect. Véritables lieux d'innovation ouverte et ascendante, ces espaces favorisent l'émergence de nouvelles formes de participation citoyenne en  valorisant la compétence et la capacité de création des individus, l'expertise citoyenne, l'intelligence collective citoyenne et les savoirs populaires. Les territoires « s'infrastructurent » pour soutenir l'émergence et le développement des communautés apprenantes.

Thanh Nghiem les qualifie de « territoire intelligent », à savoir un « espace disposant d’infrastructures et de caractéristiques matérielles, conçu, délimité et entretenu pour permettre la circulation  rapide d’information, leur analyse, leur interprétation et leur  préservation »(14).
Les territoires intelligents permettent le  déploiement d'une culture numérique « inclusive » et participative, qui répond aux valeurs des communs et favorise l'innovation ascendante.
Nous pouvons ici citer en exemple de la ville de Brest qualifiée en 2006 de « pionnier du libre et des villes apprenantes»(15).
Depuis 1997, la ville de Brest s'est engagée dans une politique numérique visant à rendre l'accès à internet équitable sur le territoire brestois. Progressivement, sur une dizaine d'années, l'action publique s'est déplacée de l'accès vers les usages et services, puis vers la coproduction de contenus. La ville compte aujourd'hui 77 « Points d'accès publics à internet (PAPI)», plus d'une centaine de sites de publication associatifs ou de quartiers et voit émerger des initiatives d'autoproductions collaboratives.
Pour y arriver, Brest a dû « infrastructurer » l'intelligence (WIFI, WIMAX et/ou ADSL, points d'accès libres et formation des animateurs, machines recyclées (ou matériel neuf bas de gamme) avec un bureau libre type EOS) afin de faciliter l'émergence de communautés apprenantes et l'open data. 
D'après Michel Briand, élu initiateur et porteur de cette politique, « le collaboratif, la coopération est un modèle bien plus durable que la compétition. C'est le seul modèle viable et pérenne car il tire son origine des besoins et désirs des usagers et propose des solutions "bottom up", libres et accessibles pour tous ».

De la rencontre entre des territoires intelligents et des communautés apprenantes nait le « changement vers un mieux vivre autrement » affirme Thanh Nghuiem. En donnant aux citoyens les outils pour façonner leur avenir, les moyens pour répondre à leurs besoins, l’énergie pour imaginer des solutions durables, les TICA ouvrent le champ des possibles.
Loos-en-Gohelle en est un exemple phare : ville de 7000 habitants située dans le département du Pas-de-Calais, Loos possède sur son territoire les deux plus hauts terrils houillers d'Europe. Aujourd'hui précurseur du développement durable appliqué, cet ancien bassin minier cumulait pourtant il y a une dizaine d'année, une situation économique désastreuse, un contexte social sous tension et un bilan environnemental très négatif. 
Aux abords de l'an 2000, la municipalité s'est alors fixée pour ambition « de se transformer et de se développer par le développement durable. [Et] la municipalité a entrepris de l’appliquer sur tous les leviers d’intervention de la commune»(16), balayant les trois piliers du développement durable, avec pour  outil d'action la participation citoyenne.
Depuis diverses actions on germé : mise en place d’un forum local qui place les citoyens au cœur de la décision, systématisation de la norme Haute Qualité Environnementale dans toutes les réalisations, utilisation des TIC comme levier de la démocratie locale (mise en place d'un wiki citoyen (Citoy'N'TIC) et intégration d'un groupe de travail Ville2.0), soutien à la vie associative particulièrement active avec 103 associations qui réunissent 800 bénévoles et 3500 adhérents, etc. A Loos-en-Gohelle, la chose publique est géré par, avec et pour l'ensemble des citoyens, pour n'oublier personne et permettre un bien vivre ensemble.

3 Pour aller plus loin : la collaboration à grande échelle

La collaboration permet aux acteurs d’un territoire de trouver des solutions durables à un niveau local, à partir, avec et pour les habitants. Mais comment faire pour que ces solutions émergentes, qui fleurissent partout  dans le monde, se généralisent ? Une fois l’innovation créée à un  endroit, comment favoriser la circulation des idées pour que des projets similaires puissent voir le jour sur d’autres territoires ?

3.1 Donner à voir

La pollinisation permet, selon Than Nghiem, de répondre à cet enjeu : « en pollinisant, les abeilles engendrent 350 fois plus de richesse à l'extérieur de la ruche que la simple valeur du miel et de la cire. De la même façon, il faut « polliniser » ces initiatives sur les autres territoires, autrement dit il est nécessaire de faire circuler librement les idées pour favoriser la diffusion des savoirs et solutions »(17).
Cette notion de pollinisation prend tout son sens dans ce questionnement autour des pratiques de collaboration et du développement durable des territoires : elle associe en effet les valeurs du libre et de la collaboration avec pour objectif de diffuser les bonnes pratiques, de donner à voir. Et en partageant, certaines idées ou solutions peuvent s’avérer pertinentes et adaptées aux autres territoires ; il devient inutile de « réinventer la roue » à chaque fois.
L’exemple du réseau BRUDED est à ce titre éclairant : cette association d’élu-e-s de communes rurales et périurbaines bretonnes vise à partager par des pratiques de coopération des actions concrètes de développement durable initiées sur leur territoire. Ce réseau, initié en 2005, est parti d’un rassemblement de cinq communes pour atteindre aujourd’hui 125 communes membres. En diffusant et partageant des bonnes pratiques, ce réseau a permis à des communes disposant généralement de peu de ressources humaines et d’expertise technique de multiplier des actions concrètes en développement durable.
Pour aller plus loin et amplifier cette diffusion des bonnes pratiques, les précurseurs du libre et du durable tels que Than Nghiem ont récemment développé le concept de « code source ». Utilisée en référence aux logiciels libres en informatique, le code source est une « solution interprétable par un usager, de façon à ce qu'il puisse implémenter la solution à sa guise, dans son contexte »(18).
Loin d’être figé et exhaustif, le code source est davantage un guide du « comment faire », adaptable et réapproriable par d’autres territoires. A travers une immersion sur le territoire et auprès de ses habitants, il vise à comprendre les dynamiques qui ont permis aux projets collaboratifs d'être mis en œuvre. La rencontre de différents acteurs locaux impliqués et l’analyse des dynamiques permettent ainsi de construire une méthodologie reproductible. À terme, l’objectif est de multiplier ces codes sources pour généraliser les démarches de développement durable à l’échelle de la planète.
En pollinisant les bonnes pratiques à travers le code source, le « donner à voir » permet de multiplier de façon efficiente les démarches collaboratives de développement durable. Cette démarche permet également de valoriser les acteurs impliqués. Les figures de la médiation(19) - une initiative du Forum des usages coopératifs - s’attache ainsi à mettre en valeur les personnes figures de la coopération et de la médiation numérique. Certaines d’entre-elles, que l’on peut qualifier « d’ordinaires » dans le sens où elles sont peu connues et peu reconnues, s’impliquent au quotidien pour faire des choses extraordinaires. Les portraits d’histoires ordinaires rendent visibles ces personnes qui constituent la base des communautés apprenantes et du vivre ensemble.
Le « donner à voir » peut donc prendre plusieurs formes. Les outils numériques collaboratifs (sites internet, réseaux sociaux) sont un moyen efficace pour diffuser à un grand nombre de personnes des idées ou des réussites. De même, les rencontres dans des lieux physiques (fablabs, barcamp, etc.) facilitent le partage de connaissance et stimulent l’intelligence collective.

3.2 Le rôle des passeurs

Toutes ces formes de collaboration ont en commun des personnes passionnées, qui jouent le rôle de « butineur » de bonnes idées pour en faire profiter les autres. Ces « passeurs » (Than Nghiem) peuvent être des hackers qui se retrouvent dans des Install Parties(20) mais aussi des militants engagés qui partagent leurs idées dans des cafés citoyens ou à travers des réseaux sociaux. Ces passeurs ont un rôle déterminant dans la diffusion de démarches durables de territoires, car ils les relayent auprès d’autres acteurs, permettant ainsi à d’autres communautés de découvrir et de se les approprier.
Ce rôle du passeur se rapproche de l’analyse de Malcolm Gladwell dans son ouvrage le « point de bascule »(21) (the tipping point) : selon cet auteur, trois types d’acteurs ont un rôle prépondérant dans le « basculement » (ou évolution d’une idée à une tendance généralisée) : les « dénicheurs » (les maevens) qui collectent un grand nombre d’informations et souhaitent les partager avec leur entourage, les « connecteurs » qui sont capables de toucher de nombreuses personnes grâce à des cercles d’amis très étendus et variés et les « vendeurs » qui simplifient les idées complexes et savent convaincre les plus sceptiques.
Qu’on les nomme passeurs ou connecteurs, ces personnes ont un rôle déterminant dans la diffusion des idées et des bonnes pratiques. En associant l’analyse (le code source) et le donner à voir, les projets durables de territoires menés en collaboration avec les habitants ont la possibilité de se multiplier d’ici les prochaines décennies pour atteindre le « point de bascule».

3.3 Passer à l'échelle

Face aux enjeux actuels, il devient urgent de généraliser ce type de projets de territoires car notre planète ne pourra supporter une généralisation de nos modes de vies.
Malgré la volonté de certaines instances nationales et internationales d’agir pour un développement durable à l’échelle de la planète, ces initiatives sont largement contrecarrées par les enjeux de pouvoir. Face à l’inertie des gouvernements et instances internationales, le salut peut donc venir avant tout des territoires et de leurs habitants ; il s’agit bien de « penser global, agir local ».
Pour atteindre ce « point de bascule », pour « passer à l’échelle », il est donc nécessaire de « donner à voir » les pratiques innovantes, qui associent durablement territoire et vivre ensemble (les TICA). L’analyse de ces démarches et leur diffusion via les passeurs et les réseaux collaboratifs facilite leur appropriation par d’autres sur des territoires dont les problématiques sont relativement proches (désertification rurale, périurbanisation sans limite, etc.). La collaboration qui naît de ces échanges favorise la création et le développement de réseaux, qui peuvent varier selon le territoire (région, Etat, continent) ou selon l’approche développée (consommation, déplacements, habitat) ; mais d’ici quelques années, il est envisageable que ces réseaux puissent collaborer entres-eux, créant un archipel de réseaux et augmentant de surcroît la capacité des territoires à répondre aux différents enjeux de développement durable.
L’exemple du mouvement des villes en transition constitue un bel exemple de diffusion et de partage des bonnes pratiques et illustre bien cet enjeu de passage à l’échelle. Né en Grande-Bretagne en 2006 dans la ville de Totnes (8 500 habitants environ), l’évolution du mouvement de Transition est fulgurante et remarquable. En à peine six ans, ce concept est passé d’un groupe d’une dizaine de personne à plus de 10 000 personnes dans plus de 20 pays. 
Le concept du mouvement de transition est  le passage « de la dépendance au pétrole à la résilience locale »(22), c’est-à-dire la capacité d’un territoire (ou d’un système) à maintenir son intégrité et à continuer de fonctionner sous l’impact de chocs et de changement provenant de l’extérieur. Initiés par des groupes de citoyens, l’objectif premier est de relocaliser la production, la distribution et la consommation et que les biens vitaux (aliments, énergie et l’eau) soient produits au sein même de la communauté. 
Totnes offrait le terreau idéal pour une révolution qui a commencé en 2006 à Kinsale (Cork, Irlande) quand un groupe d’étudiants de troisième cycle a rédigé une étude sur le sujet dont les conclusions ont rapidement été adoptées par la mairie locale dans le but de poursuivre ce même objectif. Le professeur en permaculture Rob Hopkins, qui a participé à cette étude, lance alors le premier mouvement de transition à Totnes (Angleterre), aujourd’hui devenue pionnière et exemplaire en la matière.  Six années plus tard, presque 900 villes sont recensées dans le monde, à travers une vingtaine de pays (Grande-Bretagne, Irlande, Canada, Chili, Australie, Nouvelle-Zélande, Etats-Unis, France…) réunis dans le réseau de Transition. La nature « virale » du phénomène a surpris tout le monde. Il s'est développé uniquement par le bouche à oreille et le réseau. Une démonstration que les gens sont avides de solutions positives qui engagent leur participation et leur compétences.

Conclusion

Il est toutefois important de noter que nous nous situons à ce niveau dans le domaine de l'innovation : la collaboration à l'échelle de 10 000 personnes et plus est en effet extrêmement récente. Elle nécessite une gestion différente. L’animation d’un réseau de cette taille n’est plus le fait d’un animateur (groupes d’une dizaine de personnes) ou d’un groupe restreint d’animateur (groupes de plusieurs centaines de personnes), mais devient la responsabilité de l'ensemble de la communauté. Or, actuellement, seul Wikipédia parvenu. Les autres grands groupes, malgré leur taille, continuent à se gérer de manière centralisée. Cela se retrouve dans le mouvement des territoires en transition ; bien que l'évolution du mouvement tend à trouver une organisation décentralisée et horizontale. En effet, même si dans les autres pays, un territoire peut se déclarer « en transition » sans aucun accord préalable, en Angleterre, pour être officiellement reconnus en tant que ville en transition, un représentant du mouvement vient encore sur place pour donner une formation et s’assurer que la ville possède tous les ingrédients pour se développer.

Mais plusieurs raisons nous poussent à être optimistes : malgré la nouveauté des démarches associant collaboration et développement durable, les outils de communication et d’information aujourd’hui disponibles et l’impact toujours plus important des crises (économiques, financières, identitaires) peuvent jouer des rôles d’accélérateurs de mouvement, nous rapprochant toujours davantage de ce fameux « point de bascule » vers une généralisation des pratiques collaboratives et durables sur les territoires. La troisième révolution industrielle évoquée par Jérémy Rifkin va dans ce sens, car selon lui, « nous sommes aujourd'hui à la veille d'une nouvelle convergence entre technologie des communications et régime énergétique. (...) Au XXIe siècle, des centaines de millions d'êtres humains vont produire leur propre énergie verte dans leurs maisons, leurs bureaux et leurs usines et la partager entre eux sur des réseaux intelligents d'électricité distribuée, exactement comme ils créent aujourd'hui leur propre information et la partagent sur Internet ».

De quoi imaginer des futurs possibles, où la collaboration et le développement durable des territoires seraient les clés d’une transition post pétrole.

Références

(1) Définition du Développement durable, consulté sur le site de Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Développement_durable, le 10 juin 2010
(2) Définition de la collaboration, consulté sur le site de Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Collaboration, le 10 juin 2012
(3) Jérémy Rifkin, La troisième révolution industrielle, comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde, Éditions Les Liens qui libèrent, 2012
(4) Définition du Logiciel Libre, consultée sur le site de Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Logiciel_libre, le 10 juin 2012
(5) Sherly Ambroise , Emmanuelle Proulx , Carine Rousseau et Kenza Sakout Andaloussi, Lien entre le logiciel libre et la collaboration, publié le 15/02/2011 sur le site La collaboration et les logiciels libres !, http://collaborationdulibre.wordpress.com/2011/02/15/lien-entre-le-logiciel-libre-et-la-collaboration/, consulté le 10 juin 2012
(6) Lien entre le logiciel libre et la collaboration, Op. Cit.
(7)Quels liens y a-t-il entre le Libre et le Durable ?, publié le 05/06/2007 sur le site d'Angenius, http://2008.angenius.net/tiki-index.php?page=Libre+et+durable, consulté le 09 juin 2012
(8) Territoires, environnement et développement durable en Ile-de-france (teddif), Penser les agendas 21 de demain - Observation et bilan des agendas 21 locaux, mars 2011, p.3
(9) Vincent Wisner, Inventons les agendas 21 de demain, publié le 08/06/2012 sur le site du Centre de ressources du développement territorial Etd, , http://www.projetdeterritoire.com/index.php/Nos-thematiques/Developpement-durable/Inventons-les-agendas-21-de-demain, consulté le 22/06/2012
(10) Thanh Nghiem, Libre et durable, publié le 01/03/2008 sur le site d'Angenius, http://ee.angenius.net/tiki-index.php?page=Libre+et+durable, consulté le 20/06/2012
(11) Hubert Guillaud, Rifkin : nous avons à nouveau un futur site, publié le 13/04/2011 sur le site internet du Monde, http://internetactu.blog.lemonde.fr/2012/04/13/rifkin-nous-avons-a-nouveau-un-futur/, consulté le 10 juin
(12) Alain Ambrosi, Le bien commun sur toutes les lèvres, publié sur le site Remixthecommons.org http://wiki.remixthecommons.org/index.php/Itin%C3%A9raires_en_Biens_Communs, consulté le 07/06/2012
(13) Les dossiers de l'observatoire, Intelligence collective : les limites de l’océan des savoirs, publié sur le site internet Convergence, http://obstest.sciencescom.org/?p=1113, consulté le 07 juin 2012
(14) Territoires intelligents et communautés apprenante, publié le 06/12/2009 sur site Internet de Angenius, http://2008.angenius.net/tiki-index.php?page=TICA, consulté le 07 juin 2012
(15) Thanh Nghiem, Étude de cas : Brest, publié le 05/09/2006 sur le site de La Quinarderie, http://5.lir.be/tiki-index.php?page=Etude+de+cas+Brest, consulté le 07/06/2012
(16) Document pdf, Loos-en-Gohelle, ville pilote du développement durable, janvier 2011, http://jfcaron.files.wordpress.com/2010/05/ville-pilote-04-101.pdf
(17) c
(18) Thanh Nghiem, Code source libre et durable, publié le 16/07/2011 sur le site le site internet de Thanh Nghiem, http://www.thanh-nghiem.fr/tiki-index.php?page=code+source, consulté le 06 juin 2012
(19) Figures de la médiation et de la collaboration, publié sur le site internet du Forum des usages coopératifs, http://www.forum-usages.infini.fr/index.php/Figures_de_la_m%C3%A9diation,_la_coop%C3%A9ration, consulté le 12 juin 2012
(20) Than NGHIEM, Des abeilles et des hommes, Bayard, Montrouge, 2010, p168
(21) Malcolm Gladwell, Le point de bascule, Montréal, Editions Transcontinentale, 2006
(22) Site Internet des villes en transition, http://villesentransition.net/, consulté le 10 juin 2012

Bibliographie

Cornu Jean-Michel, La coopération, nouvelles approches, sous licence Creative Commons BY SA, 2010
Gladwell Malcolm, Le point de bascule, Montréal, Editions Transcontinentale, 2006
Nghiem Thanh, Des abeilles et des hommes, Editions Bayard, Montrouge, 2010
Rifkin Jérémy, La troisième révolution industrielle : comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde, Mayenne, Editions Les Liens qui libèrent, 2012